Démobilisés en Colombie : le risque de ? faire marche arrière ?

La recherche ? Santé mentale dans le contexte de démobilisation, désarmement et réincorporation : parcours, spectres de souffrance et qualité de vie de la population démobilisée du conflit armé colombien ?, a été menée par l’Externado de Colombie et l’Agence pour réincorporation et la normalisation.

· Résultats de l’enquête faite auprès de 27 mille personnes démobilisées des groupes armés en processus de réintégration.

· Le retour aux activités du conflit armé ou délictuelles est le résultat d’une série d’aspects, aussi bien des individus que de leurs contextes et des facteurs structurels de la société colombienne. Presque 77% des personnes enquêtées sont en risque de retourner au conflit armé.

· Près de 17% de la population enquêtée, presque 4.500 personnes, sont en risque à cause des expériences vécues, et méritent une attention particulière.

· 61% de la population doit faire face au mal-être émotionnel, qui peut être en train d’engendrer des troubles mentaux.

· La persistance des conditions sociales, économiques et culturelles qui ont provoqué la guerre, gêne la consolidation de la paix.

· La recherche établit des aspects prioritaires d’intervention et propose un modèle intégral d’attention communautaire.

La paix a été signée mais de nombreuses expressions de violence persistent ; de nouvelles et différentes formes de délinquance apparaissent ; la corruption règne ; l’intolérance et la violence verbale sont quotidiennes.

Que se passe-t-il ?

La recherche menée par l’Agence pour la réincorporation et la normalisation – ARN et le Département de la santé, le savoir médical et la société du Centre de recherches sur la dynamique sociale – CIDS, de la Faculté des sciences sociales et humaines de l’Externado de Colombie, offre des réponses à ces interrogations et à d’autres aussi urgentes que : jusqu’à quel point le chemin parcouru par ceux qui participent au processus de démobilisation et d’intégration à la vie civile est en danger d’être rebroussé ?

Les chercheurs du CIDS, dirigés par Diego Mauricio Aponte Canencio, ont con?u pour l’ARN l’Enquête multiaxiale psychosociale (EMP), créée en 2010 afin de découvrir les problématiques en matière de santé mentale et d’améliorer les processus d’accueil psychosocial offerts par l’institution. L’instrument est toujours utilisé dans l’actualité par l’ARN. Les résultats de son application par les professionnels de l’ARN, dans le cadre d’un processus de coopération entre l’académie et l’état, donnent lieu au livre ? Salud mental en el contexto Desmovilización Desarme y Reincorporación: trayectorias, espectros de sufrimiento y calidad de vida en población desmovilizada del conflicto armado colombiano ?, écrit par Diego Mauricio Aponte et José Zapata, publié par la maison d’édition de l’Externado et présenté le 24 avril pendant le Salon international du livre de Bogota.

L’enquête, faite auprès de 27.000 personnes en processus de réintégration entre 2010 et 2014, peut servir de guide à tous ceux qui, suite à l’accord de paix, font leur transit vers la vie civile, soulignent les chercheurs.

On a pu établir une caractérisation générale de la population par rapport à : la probabilité de troubles mentaux (d’importants sympt?mes cliniques d’expression de la souffrance émotionnelle) ; des traits de personnalité importants ; des parcours de vie et la qualité de vie per?ue, afin d’analyser conjointement la santé mentale et le conflit armé. Tout cela dans le but d’offrir des informations importantes pour comprendre et agir sur le futur immédiat, dans le cadre des efforts faits pour améliorer les résultats dans un domaine qui montre 70% d’expériences réussies, d’après les chiffres officiels de l’ARN, ce qui n’est pas décourageant si l’on compare par exemple au 70% de récidive chez les personnes liées au système de justice.

Il s’agit, selon les auteurs ? d’une approche qui aborde des éléments de la souffrance émotionnelle, de l’histoire passée et du présent de chaque individu, dans divers contextes pour exposer un cadre de son processus de vie que l’on arrive à comprendre. (Car) il serait impossible d’étudier les conditions psychiques en dehors des contextes sociohistoriques… (Il s’agit) de comprendre divers sympt?mes ou troubles provoqués par l’expérience du conflit armé suite au deuil, aux répercussions sur la santé mentale, aux expériences cruelles et de barbarie, à la frustration, l’exclusion, le stress chronique, les ruptures émotionnelles et le lien social des participants. On doit aussi comprendre le mal-être dérivé de la transition des dynamiques de la vie militaire et du conflit armé aux dynamiques de la vie civile et le processus de réintégration ?.

Ce qui montrent les parcours de vie des personnes

Les parcours de vie de ceux qui participent aujourd’hui aux programmes de démobilisation et de réintégration, offrent des informations spécifiques sur les possibilités de revenir vers les groupes armés. C’est un exercice qui compare le niveau de risque avant d’intégrer l’organisation armée, pendant que la personne en fait partie et lors du processus de réintégration à la vie civile. Les parcours sont analysés en fonction de huit axes, que l’on considère des facteurs déterminants du conflit et du mal-être émotionnel :

Disposition par rupture normative (ne pas respecter la loi) ; disposition par contexte culturel du conflit (normalisation des règles culturelles de guerre) ; disposition par réseaux à risque (fragilité des réseaux sociaux de protection et présence des réseaux délictueux à risque) ; disposition par affectation des liens (effets des expériences de victimisation non élaborées) ; disposition par pratiques politiques non démocratiques (corrompues, exclusives, violentes, non participatives et autoritaires) ; disposition par déficit de récursivité sociale adaptative (déséquilibre entre les compétences sociales, de travail et les opportunités) ; disposition par insertion professionnelle-productive et disposition par conditions de santé et autosoins.

Voici les résultats les plus importants :

– 77% de la population étudiée montre, dans tous les axes du parcours, un risque modéré, par rapport au 22% à faible disposition et 1% à disposition élevée. C’est-à-dire : il existe un risque modéré de revenir vers la guerre, chez la plupart de la population enquêtée.

– Plus il y a des alarmes dans les axes, plus élevé sera le risque de reprendre les armes. 17% présente plus de 3 alarmes : près de 4.500 personnes de l’enquête doivent recevoir une attention particulière.

– L’axe à plus de risques par disposition est celui du ? déficit de la récursivité sociale adaptative ?.

93% de la population présente un taux de disposition de modéré à élevé : les personnes avouent des déséquilibres entre leurs compétences et les opportunités de les utiliser dans les contextes de réintégration, autour des sujets traités dans l’enquête (résoudre des conflits, communiquer et avoir des compétences qui vont leur permettre de ? se défendre ? en termes productifs dans un environnement légal).

– Disposition par ? affectation des liens ?. Parmi 81,6% de la population qui présente disposition à risque dans cet axe du parcours, près de 42,9% reconna?t que dans l’affectation des liens il y a un taux plus élevé de risque et seulement 18,3% de la population se trouve en diminution. Cela montre une accumulation de deuils, pertes, cruauté, barbarie et proximité à la mort, des situations qu’ils n’ont pas eu l’opportunité d’assimiler et qui ont une grande importance sur la santé mentale et l’affectation émotionnelle.

– L’axe des ? réseaux à risque ? présente des chiffres alarmants : même si dans 40,2% de la population il y a eu une réduction du taux de risque par la fragilité des réseaux ou, tout au contraire, une augmentation de la présence des réseaux dangereux, qui agissent comme une sorte d’aimant vers la délinquance.

Pour conclure, d’après le document, ? dans une grande partie de la population on constate une persistance et une augmentation des conditions de risque pendant la dernière étape, par rapport au moment où les personnes commencent à intégrer les groupes armés… (ces) constellations à risque spécifiques doivent être prises en compte pour évaluer et orienter les processus de réintégration ou de réincorporation et la construction d’une paix durable dans le post-conflit ?.

Autre aspect important est la relation entre les indicateurs de la culture politique non démocratique, les réseaux à risque et la normalisation des règles culturelles de la guerre et de la violence que, selon les auteurs, devraient être résolus de manière prioritaire par les gouvernements.

La santé mentale de ceux qui quittent la guerre

D’après l’étude, on per?oit une certaine vulnérabilité de la population étudiée par rapport à la santé mentale. On identifie des facteurs existants même avant leur arrivée dans les groupes armés, et d’autres provoqués par les tensions liées au processus de désertion de la guerre : insertion professionnelle, reconstitution des formes de vie, retrouvailles avec les familles, insécurité et risque de mort, besoins de formation, présence des groupes qui promeuvent le délit, peur au rejet, processus juridiques et pour le cas des FARC, les défis de s’en sortir dans un contexte politique clairement tendu et polarisé.

On constate chez la population étudiée une présence importante des sympt?mes tels que : stress posttraumatique 31% ; anxiété 27,3% ; trouble explosif intermittent du contr?le des impulsions 26,2% ; états maniaques 23% ; dépression 17,1% ; jeu pathologique 13,8% ; psychoses 10% ; consommation problématique d’alcool 7,8% et consommation des substances psychoactives 4,1%.

Dans l’échelle de ? traits de personnalité ? la recherche signale que ? même s’il y a certaines tendances qui peuvent montrer des risques de récidive ou des comportements disruptifs de la loi, celles-ci ne sont pas majoritaires… C’est-à-dire que la décision d’intégrer un groupe armé peut mieux s’expliquer à travers les conditions du contexte social et culturel de la violence politique ?.

– 59,2% des personnes enquêtées avouent que des membres de leur famille ont décédé de manière violente ; 52,9% s’identifient comme des victimes (elles-mêmes ou leur famille) ; 25% ont été abandonnées par leur famille ; 51% pensent que dans l’endroit où elles vivaient avant leur arrivée dans les groupes armés il n’y a avait pas d’opportunités d’emploi ; 48% ont été témoins des situations cruelles et violentes avant leur arrivée au groupe armé et 38% connaissaient déjà les économies illégales.

Une mauvaise qualité de vie per?ue

L’étude a mesuré la perception de soi-même et de l’entourage affectif et physique, ainsi que les possibilités que cet entourage offre au processus de réintégration. 36% des enquêtés se montrent insatisfaits avec eux-mêmes ; 41% signalent des limitations dans certaines compétences d’adaptation à l’environnement ; 42% pensent que leurs soutiens affectifs et leur stabilité dans ce sens ne sont pas convenables ; 47,2% ont une mauvaise perception de leurs conditions objectives de vie et 61,2% pensent que leur entourage social et leurs conditions objectives de vie ne leur apportent pas assez d’éléments pour aller au-delà de leurs limitations actuelles.

Loin des asiles :

Comme une alternative pour aborder la réalité décrite auparavant, la recherche propose une formule disruptive par rapport à l’approche traditionnelle de la santé mentale et nécessaire face à l’absence d’une architecture institutionnelle pour l’après-conflit. On propose l’éloigner du milieu hospitalier, rejeter l’option de l’asile et ne pas donner autant d’importance à l’individu, pour concevoir un projet intégrateur et durable, où la communauté joue un r?le principal au niveau local :

? un dispositif social participatif qui favorise la gouvernance des territoires en matière de vie en communauté, célébration de la diversité, dépassement des marques et de la méfiance, bien-être communautaire et individuel, attention à la vulnérabilité (…) Les actions doivent être menées dans différents niveaux d’incidence de manière articulée (tout en même temps) : le renforcement des sujets ; les retrouvailles et soutiens familiaux ; l’activation des dynamiques et projets collectifs ; l’insertion professionnelle ; la formation et le développement des compétences et des connaissances ; l’activation socioculturelle et symbolique de la paix, la vie en communauté, la solidarité et la diversité ; la prévention et l’affrontement de diverses formes de violence ; la

réduction et l’affaiblissement de la délinquance et l’illégalité ; l’inclusion, la participation sociale et politique et le renforcement des institutions ?.

Seulement de cette manière, insistent les auteurs de l’étude, on pourra consolider la paix et prévenir le début d’une nouvelle guerre. Et à la fin, une réflexion qui s’adresse à ceux qui se battent pour effacer la guerre de leurs vies :

? Les guerres provoquent seulement de la douleur et souvent il n’y a même pas de vainqueurs et de battus. Tout notre soutien aux anciens combattants pour suivre le chemin de la paix ?.